
Chez une personne atteinte de troubles neurocognitifs, l’incidence des chutes peut être doublée, voire triplée, par rapport à une personne âgée sans atteinte neurologique, et ce risque augmente avec la sévérité de la démence (Inserm, expertise collective Activité physique et prévention des chutes). Le meilleur prédicteur de rechute à six mois reste une chute antérieure, et près d’une rechute sur deux survient la nuit.
Pour les équipes, la conclusion pratique est simple : un protocole identique pour tous les résidents atteints de démence atteint vite ses limites, parce que ces résidents ne se ressemblent pas.
Un même diagnostic, des profils très différents
Stade de la maladie, sous-type (Alzheimer, démence vasculaire ou mixte, démence à corps de Lewy), troubles de la marche, fonctions exécutives, traitements : les facteurs de risque qui s’additionnent ne sont pas les mêmes d’un résident à l’autre. C’est la raison pour laquelle la HAS recommande une évaluation multifactorielle et interdisciplinaire (grade A) plutôt qu’une réponse unique (HAS, Prévention des chutes accidentelles chez la personne âgée).
Dans la démence à corps de Lewy, par exemple, ce sont classiquement les fluctuations cognitives, les troubles de la régulation de la tension et les hallucinations qui orientent la prise en charge. Dans une démence vasculaire ou mixte, les travaux récents suggèrent que le renforcement musculaire et l’équilibre gardent une place plus centrale.
Sur le terrain : ce que j’observe auprès des résidents déments
En tant que kinésithérapeute exerçant en Ehpad, il m’est toujours difficile de dresser un tableau de risque pour ces résidents : les facteurs sont plus nombreux que chez les patients non déments et très difficilement pondérables. La médication, qui joue un rôle majeur, ajoute une difficulté supplémentaire. D’après mon expérience, le risque est majoré dans les périodes d’agitation exacerbée ou de grande apathie : ces deux extrêmes m’alertent particulièrement.
Au quotidien, je dois aussi composer avec les fluctuations de compréhension : une séance n’est jamais prévisible à l’avance et dépend de la capacité du résident à comprendre les consignes ce jour-là. Je choisis généralement un thème de séance (renforcement du quadriceps, du psoas, équilibre…), puis je sélectionne les exercices selon l’état cognitif du jour. Cela me permet de rester cohérent, sans improviser, tout en gardant une logique forte. Ce contenu varie bien sûr selon les capacités, mais aussi selon le type de démence, car la source du risque n’est pas la même d’un type à l’autre.
Les deux leviers à regarder en premier : médicaments et tension
Les psychotropes sont en première ligne. En institution, les antidépresseurs ressortent comme facteur majeur (risque relatif de 2,3 dans une étude citée par l’Inserm), et les neuroleptiques comme les benzodiazépines sont plus fréquents chez les résidents qui chutent (Inserm). Une étude de 2024 s’est intéressée spécifiquement au lien entre médicaments potentiellement inappropriés et chutes chez des personnes âgées atteintes de démence (Moon et al., BMC Geriatrics, 2024). L’expertise de l’Inserm recommande d’ailleurs d’évaluer le risque de chute avant toute première prescription de psychotrope (Inserm, recommandations).
L’hypotension orthostatique est l’autre point de vigilance : chez des hypertendus, elle est associée à un risque de chutes répétées environ 2,5 fois plus élevé, avec un intérêt particulier à mesurer la baisse de tension à une minute debout (Inserm).
Ce que cela change au quotidien
- Identifier le stade et le sous-type avec le médecin, car ils orientent les priorités.
- Faire revoir les traitements en équipe, en particulier les psychotropes récemment introduits ou cumulés.
- Mesurer la tension couché puis debout, et pas seulement en position assise.
- Porter l’attention sur la nuit, les transferts et les lieux de déambulation.
- Choisir des bilans réalisables : certains tests de performance physique ont une applicabilité limitée en cas de démence (revue Kameniar et al.).
Source pour ce dernier point : Kameniar et al., Psychometric Properties of the SPPB.
Conclusion : repérer ce qui change pour chaque résident
Le risque de chute d’un résident dément n’est pas une valeur fixe : il bouge avec les traitements, la tension, l’environnement et l’évolution de la maladie. Le suivre dans le temps, avec les mêmes critères, aide l’équipe à voir quel facteur bouge et à décider en conséquence.
C’est dans cet esprit que nous avons conçu Pas à Pas Software : donner aux professionnels une vision structurée des évaluations successives, tout en laissant à chacun la décision dans son champ de compétence. Pour voir comment cela peut s’intégrer à votre établissement, vous pouvez demander un devis.
Article rédigé par Bastien Klepper-Bertrand, masseur-kinésithérapeute en gériatrie et créateur de Pas à Pas Software.
Sources citées dans l’article
1. Inserm — Activité physique et prévention des chutes chez les personnes âgées (expertise collective), chapitre facteurs de risque liés à la santé — https://ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/6807/?sequence=8
2. Inserm — Activité physique et prévention des chutes, recommandations — https://ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/6807/Recommandations.html
3. HAS — Prévention des chutes accidentelles chez la personne âgée — https://www.has-sante.fr/jcms/c_272503/fr/prevention-des-chutes-accidentelles-chez-la-personne-agee
4. Moon et al. — Risk of falls or fall-related injuries associated with potentially inappropriate medication use among older adults with dementia (BMC Geriatrics, 2024) — https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/39179955/
5. Kameniar et al. — The Psychometric Properties of the Short Physical Performance Battery (2022) — https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/35442231/