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En EHPAD, la chute d’un résident est l’une des hantises des équipes soignantes. Elle est souvent synonyme de fracture, d’hospitalisation et d’accélération dramatique de la dépendance.

Les chiffres sont sans appels. Selon santé publique France , en 2024 on recensait 174 824 hospitalisations en lien avec une chute dans la population des + de 65 ans. Soit 1 198 hospitalisations pour 100 000 personnes de + de 65 ans. En augmentation de 20,5% par rapport à 2019. 

Si les protocoles institutionnels se concentrent traditionnellement sur l’aménagement des chambres, la contention ou encore des « animations de prévention des chutes », un coupable anatomique passe trop souvent sous les radars : le complexe pied-cheville.

Pourtant, chez un résident âgé, une perte de mobilité de la cheville ou un enraidissement des orteils suffit à déséquilibrer toute la posture. Comment ce « détail » mécanique précipite-t-il le déclin physique en établissement ? Comment les équipes peuvent-elles agir de manière globale ? Décryptage.

1. L’effet domino de la raideur de cheville chez le résident

Avec l’avancée en âge et le temps prolongé en position assise (fauteuil, repas, animations), les articulations des membres inférieurs s’enraidissent. La flexion dorsale de la cheville (la capacité à lever le pied vers soi) diminue drastiquement. Et le manque d’activation du tibial antérieur n’y est pas étranger.

En EHPAD, cette raideur se traduit immédiatement par des comportements à haut risque :

  • La marche traînante : Le résident ne parvient plus à décoller correctement la pointe du pied. Il bute alors sur la moindre transition de revêtement (du lino de la chambre à la moquette du couloir).
  • L’impossibilité de se rattraper : Face à un léger déséquilibre, un sujet jeune utilise la « stratégie de cheville » (des micro-ajustements ultra-rapides). Si la cheville du résident est bloquée ou ne s’adapte plus, le corps n’a d’autre choix que de faire un pas de rattrapage. Si ses muscles sont trop lents, c’est la chute lourde, souvent latérale (fracture du col du fémur).

2. Muscles intrinsèques et extrinsèques : Le duo à évaluer d’urgence

Face à une marche vacillante, l’erreur est de se focaliser uniquement sur les « grands » muscles des jambes. Au niveau du pied, la stabilité repose sur un équilibre subtil entre deux groupes musculaires que les bilans kinés doivent impérativement déceler :

  • Les muscles extrinsèques (les moteurs globaux) : Situés dans la jambe (comme le tibial antérieur ou le soléaire), leurs tendons descendent jusqu’au pied. Ce sont eux qui gèrent les grands mouvements : lever la pointe du pied pour ne pas buter dans le tapis ou propulser le pas vers l’avant.
  • Les muscles intrinsèques (la texture de la voûte plantaire) : Situés directement à l’intérieur du pied, ils stabilisent les orteils et soutiennent l’arche plantaire. Ce sont de véritables amortisseurs vivants.

Pourquoi est-ce vital de déceler leur affaiblissement ? Si les muscles intrinsèques fondent (amyotrophie liée à l’inactivité), le pied s’affaisse et perd sa fonction de « capteur ». Le résident ne « sent » plus correctement le sol. Si on y ajoute une raideur des muscles extrinsèques, le cercle vicieux de la chute s’enclenche.

Dans ces cas-là il ne suffit pas de chercher à mettre une attelle de releveur, ou bien de changer de chaussure. Il faut s’intéresser au problème de fond : redonner de la puissance, de la mobilité et du contrôle moteur au pied.

Il faut viser des objectifs adaptés au résident, sans vouloir en faire trop, mais il faut travailler ces aspects sérieusement. Cibler l’élément de déficience majeur va nous permettre d’attribuer le capital énergie de notre patient à la fonction faible, ou celle nous permettant de progresser le plus rapidement.

3. Passer du traitement de crise à la prévention prédictive

Le personnel en EHPAD court après le temps. Remplir des grilles d’évaluation papier fastidieuses pour chaque articulation n’est pas viable. La clé réside dans la centralisation intelligente des données pour repérer le déclin physique avant qu’il ne se transforme en accident.

En croisant l’état de mobilité des membres inférieurs avec l’analyse de l’ordonnance et l’état nutritionnel du résident, l’établissement passe d’une médecine réactive (on agit après la première chute) à une culture de la prévention ciblée.

4. Quelles actions concrètes mettre en place ?

Pour restaurer l’équilibre des résidents, la prise en charge ne doit pas être isolée. Il faut combiner mobilité passive et active tout en l’articulant avec la vie quotidienne de l’EHPAD :

  • La Mobilité Passive (Libérer) : Le kinésithérapeute pourra étirer le tendon d’Achille et masser la voûte plantaire pour casser les raideurs et réveiller les capteurs sensoriels du pied.
  • La Mobilité Active (Renforcer) : Réactiver les muscles intrinsèques en invitant le résident à agripper une serviette avec ses orteils, et stimuler les muscles extrinsèques (le tibial antérieur) par des mouvements de talon-pointe.
  • La Manutention Active (Intégrer) : Les soignants sollicitent les appuis podaux du résident lors de chaque transfert (lit-fauteuil) plutôt que de réaliser un transfert passif.
  • Le Suivi du Chaussage (Ajuster) : Surveiller l’usure des semelles pour détecter les dérives de la marche et s’assurer que le résident porte des chaussures ou chaussons adaptés qui maintiennent le pied.
  • La Vigilance Médicamenteuse (Sécuriser) : Collaborer avec le médecin coordonnateur pour alléger les traitements sédatifs ou hypotenseurs, redonnant au cerveau la réactivité nécessaire pour commander ces muscles au bon moment.

Sur le renforcement, il faudra déterminer le niveau de charge contre lequel on fera travailler le patient (temps sous tension, poids léger, résistance du kinésithérapeute etc…). Ces muscles doivent pouvoir accueillir des contraintes en adéquation avec la position debout et la marche.

⚠️ Attention à l’effet de surcharge : Face à cette liste, le piège est de vouloir tout lancer en même temps, au risque d’épuiser le résident et de surcharger vos soignants. Pour éviter la multiplication des actes inutiles, une analyse multifactorielle et pondérée est indispensable. Elle permet de croiser ces données pour déterminer avec précision l’axe de travail prioritaire : celui qui demandera le moins d’effort à vos équipes pour un maximum d’impact sur la sécurité du résident.

Conclusion : Mobiliser le pied pour maintenir l’autonomie

La perte de mobilité des pieds et des chevilles en EHPAD n’est pas une fatalité. C’est un indicateur clinique précieux et mesurable.

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